L’interdépendance économique: chaînes d’un esclavage mondial

Sam Mbah sur la résistance anarchiste en Afrique

Suite au décès récent du militant et historien Nigérien Sam Mbah, on traduit et diffuse l’extrait d’une entrevue avec Sam, enregistrée en Mars 2012 à Enugu, Nigéria. Vous pouvez aussi écouter l’audio de l’entrevue ici.

Intervieweur: Ces dernières années on a définitivement vu une multiplication de régimes autoritaires dans plusieurs parts du monde, et de mesures d’austérité, à la veille des attaques terroristes du 11 septembre aux États Unis et la crise financière mondiale, plus récemment. Comment vois-tu ces enjeux, et comment ont-ils affecté l’Afrique et la lutte ici?

Sam: Quand j’ai écrit l’Anarchisme Africain avec mon ami, nous l’avons écrit sur la toile de fond de trois décennies de régime militaire, presque quatre décennies, au Nigeria. Le règne militaire était une forme qui croyait en une sur-centralisation des pouvoirs, et la dictature, telle qu’elle était, et une varitété qui a évolué du capitalisme. Or alors la société Nigérienne et la majeure partie de l’Afrique était sous l’emprise d’un régime autoritaire militaire, aujourd’hui nous avons nominalement une administration civile, une démocratie civile nominale.

Des gens ont appelé cela une démocratie de régime, d’autres l’ont appelé démocratie dysfonctionnelle, toutes sortes de noms, cherchant à capturer le fait que c’est loin de la démocratie. Et pour moi ce n’est qu’une extension du régime militaire. C’est en fait qu’une phase dans un régime militaire. Parce que si tu regardes la démocratie au Niger, et dans le reste de l’Afrique, ceux qui ont façonné le cours et l’avenir de ces démocraties sont à prédominance des ex-militaires, et leurs apologistes et collabos sont de la classe de l’administration civile.

Alors en regardant à l’échelle globale, le capitalisme est en crise. À tout moment le capitalisme ne peut pas vraiment exister sans crises. La crise c’est la santé du capitalisme. Cette crise est ce dont plusieurs philosophies, de Marx à Hegel à Lenine à Kropotkin à Emma Goldman, et plus récemment Noam Chomsky ont parlé extensivement; la tendance à la crise de la part du capitalisme. Donc entre la diffusion de l’Anarchisme Africain et aujourd’hui, il y a eu le 11 septembre, la soi-disant « Guerre au terrorisme », la crise financière de 2007-2008, et aujourd’hui on fait face à une crise économique globale majeure qui rappelle la Grande dépression des années ’30. Et il y a absolument aucune garantie que, même l’économie mondiale ressurgit de cette crise, que ça ne va pas retomber dans une autre, parce que la tendance à la crise est une part intégrale du capitalisme. Pour nous, ici, ces développements historiques ont eu un impact sérieux sur notre société, notre économie, notre gouvernement.

Si on commence avec l’incident du 11 septembre, aujourd’hui le monde est sous l’emprise du terrorisme tout comme de l’anti-terrorisme. Ici au Nigeria dans la dernière année, le pays a communément fait l’expérience d’explosions, d’attentats, on voit de plus en plus à chaque jour qu’une bombe a été plantée quelque part. Et comment l’État Nigérien réagit? En une seule force, et en utilisant plus de force il crée des dommages collatéraux et des morts un peu partout. Or on est pas immunisés contre les ravages du terrorisme et de la « Guerre au terrorisme » dans laquelle l’Occident s’est embarqué après le 11 septembre. Notre pays est bien sous l’emprise de la terreur. Et c’est ironique qu’à chaque fois qu’une bombe explose quelque part, le gouvernement crie « c’est du terrorisme! C’est du terrorisme!» Mais les tendances à la ligne dure du gouvernement et des agences de l’État à faire usage d’une violence disproportionnée pour résoudre des problèmes qui pourraient se résoudre sans pertes de vies, c’est promu et vu comme quelque chose de normal.Mais à tout moment une bombe est posée quelque part, le gouvernement répond à ça comme du terrorisme. Je dirais plutôt que le gouvernement, l’État, est la plus grande source de terrorisme. L’État en Afrique c’est sa plus grande source. Je pense que la société serait beaucoup mieux, le jour où l’État cesse d’agir et de déployer ses agences en tant qu’instruments de terreur contre la population en général, et les gens ordinaires.

Or la crise économique globale, la crise mondiale du capitalisme a impacté négativement les économies Africaines incluant le Nigeria – car on fait partie et sommes une parcelle du système capitaliste mondial, quoique nous sommes des partenaires inégaux dans l’échange capitaliste mondial. Notre économie est dépendante des commodités. Notre économie en est une de monoculture. Tout ce qui arrive au pétrole est voué à avoir un effet critique sur nous. Et c’est pour cette raison que vous avez vu les Nigériens et l’État Nigérien en butte au début de cette année (2012), autour des subventions fantômes que le gouvernement a dit qu’il voulait annuler, ccontre quoi la population a protesté.

Interviewer : Pourrais-tu nous expliquer un peu plus concernant la taxe de subvention d’essence pour ceuxelles qui ne sont pas familier-ères avec comment ça fonctionne au Nigeria?

Sam : OK. La taxe d’essence, ou ce que le gouvernment Nigérien appelle la «subvention de l’essence», entend que le gouvernement couvre les coûts de l’essence pour la population.Que les Nigériens ne paient pas une valeur réaliste pour l’essence dans le pays. Mais le contre-argument est que nous sommes un pays produisant du pétrole, et qu’il n’y a pas de raison pourquoi le coût de l’essence devrait être basé sur sur les marchés internationaux ou mondiaux. Nous avons des raffineries, nous détenons quatre raffineries qui ensemble ont une capacité de raffinage de 500 000 barils par jour. Mais on réalise que ces derniers vingt ans ces raffineries n’ont pas fonctionné. Elles n’ont pas fonctionné à cause de la corruption. Elles n’ont pas fonctionné parce que le Pouvoir dans le pays n’est pas intéressé à les faire fonctionner. La seule raison pourquoi ces raffineries ne fonctionnent pas est parce que à cause de la corruption et beaucoup de gens dans le gouvernement, dans l’armée et la bureaucratie, profitent de l’importation massive d’importation de produits de pétrole raffiné. Le Nigeria est le seul pays membre de l’OPEC qui importe 100% de sa consommation de pétrole raffiné.

Interviewer: Or au commencement de cette année (2012)…

Sam: Or les gens ordinaires au Nigeria se sont dit: si nos raffineries fonctionneraient et qu’elles raffinerait notre pétrole brut, le gouvernement devrait être capable de dire à quel prix ces produits sont raffinés. Et en se basant sur le prix de raffinage on pourrait alors fixer un prix. Or tant que tu n’a pas été capable de rendre ces raffineries fonctionnelles, tu fixes le prix des produits pétroliers sur la base de ce qu’ils valent sur les marchés internationaux, or tu fais une grave erreur. Parce que le coût de la vie au Nigeria est différent du coût de la vie aux États-Unis. Or quand le gouvernement dit : «On paie autant aux importateurs de produits pétroliers par les subventions», ça veut dire la différence entre le coût d’importation et le prix de vente du produit raffiné. Mais tu réalises que même ceux qui ont été dans le gouvernement -même les ministres aux produits pétroliers- en sont venu à avouer que le plus de ce qu’on paie comme subventions est basé sur de la documentation falsifiée, sur laquelle le gouvernement ne fait pas enquête, ni faire aucune clarification, qui implique des administrateurs seniors d’organismes et d’agences supposées réguler l’industrie pétrolière. Ce sont eux qui se donnetn ses grosses sommes à eux-mêmes et la leurs compagnies. Laisse-moi t’illuster le concept de subvention du pétrole avec une référence. Le gouvernement Nigérien permet à de multiples commerçants à amener leurs produits pétroliers. Ils achètent des produits raffinés d’une multitude de commerçants internationaux, alors en fait la Corporation Nationale Nigérienne du Pétrole – la NPC- qui est notre compagnie nationale pétrolière, peut entrer dans des ententes d’achat avec des raffineries qui sont à l’étranger, et d’avoir leurs produits raffinés directement de ces raffineries. À la place, ils préfèrent recourir à des intermédiaires, qui prennent les produits raffinés des raffineries et les revendent à la NPC à des sommes exorbitantes.

Interviewer: Or qu’est-ce qui est arrivé au début de cette année?

Sam: Au début de cette année le gouvernement voulais supposément déréguler l’industrie pétrolière à sa sortie. Et les groupes syndicaux et de la société civile ont protesté, et résisté à une telle action. Comme c’est arrivé, une grève de deux semaines a été appellée. Durant ces deux semaines, les gens sont restés hors du travail, ont protesté dans les rues de Lagos, Kaduna, Port Harcout, Kano, Ibadan, dans différentes parties du pays. Et parce que le gouvernement a senti la fermeté des gens ordinaires Nigériens de résister ces hausses arbitraires, le gouvernement a plus ou moins reculé, en réduisant la hausse de plus de 100 % des prix du pétrole à 30 %. Et bien sûr le mouvement syndical s’est pratiquement vendu à cela, même si la société civile et la masse de la population étaient prêts à continuer de protester et à refuser de payer la hausse de 30%. Mais les syndicats se sont vendus, et c’est là où nous en sommes audjourd’hui.

Je dirais que c’est une lutte incomplète. Mon impression est que le gouvernement désire encore atteindre son objective d’une augmentation de 100 % du prix des produits pétroliers. Mais s’il y a qui que ce soit dans le gouvernement pensant encore, étant encore motivé par un quelconque sens d’objectivité, ces gens auraient vu que la persévérance des Nigériens à résister ces hausses arbitraires basées sur une fausse analyse de ce que les subventions représentent, est quelque chose qui ne peut pas être souhaité de cesser.

La population se mobilise aussi. Au moment où le gouvernement concocte de nouvelles stratégies par lesquelles il haussera le prix du pétrole par derrière, les gens révisent leur dernière rencontre et essaient de trouver d’autres moyens qu’ils peuvent employer pour avancer leur cause.

Interviewer: Dans cette mobilisation massive et vraiment inspirante, il y a eu des éléments de réflexion de certains des mouvements globaux qu’on a pu voir récemment, une certaine part de la protestation s’étant fait appeler «Occupy Nigeria». On a vu l’explosion du mouvement Occupy et du Printemps Arabe. Que penses-tu de ceux-ci?

Sam: Ouais ouais, le mouvement Occupy dans certaines parts de l’Amérique et de l’Europe a vraiment inspiré beaucoup de gens au Nigeria. La détermination et le courage qu’a démontré le mouvement Occupy dans différentes capitales d’Amérique et d’Europe, ça pointe vers les possiblités infinies qui se mulitiplient quand les gens décident d’engager une lutte.

Le Printemps Arabe pour sa part, a été une expérience des plus rafraîchissantes auprès des nôtres en Afrique. En fait j’ai eu des conversations avec mes amis là-dessus et j’ai mis en lumière le fait que le Printemps Arabe aurait pu avoir lieu dans le Sahel plutôt que dans le monde Arabe, au Maghreb, car les conditions abjectes de vie en Afrique sont bien pires que les conditions de vie dans plusieurs des pays Arabes et même chez nos voisins du Maghreb. Or le Printemps Arabe aurait dû se dérouler dans le Sahel. C’est mon impression. Mais pourquoi ça n’arrive pas? C’est parce que nous n’avons pas été capables de transformer notre colère en détermination, nous n’avons pas été capables de bâtir la conscience sociale requise, ni n’avons pu instiger et soutenir une telle lutte.

Mais en se basant sur ce qui estr arrivé au Nigeria récemment, je n’ai pas de doutes que les gens commencent à tirer des leçons de ce qui se passe dans le monde Arabe. Et de se poser des questions exploratoires, comme «Si ça a pu arriver dans le monde Arabe, pourquoi pas nous?». Si des gens vivant dans des conditions sociales meilleures peuvent choisir de se battre, de lutter, de manifester dans les rues, durant des jours et des mois, qu’en est-il de nous qui n’arrivent même pas à trouver de l’éclairage? L’éclairage au Nigeria est un luxe. Notre économie roule sur des génératrices (groupes électriques (le réseau électrique de l’État fonctionne piètrement; les riches utilisant des génératrices électriques privées). Virtuellement tu dois produire ta propre eau, et ta propre sécurité. Rien de fonctionne ici. À l’instar de ce que tu verrais en allant en Lybie. Je n’y ai pas été mais j’ai entendu des récits sur la Lybie, l’Égypte, la Tunisie. Ce sont des sociétés mieux organisées, où les utilités et services publics fonctionnent. Mais nous sommes ici dans le Sahel là où rien de fonctionne. Or je peux dire sans aucune crainte d’être contredit, que les protestations au Nigeria en Janvier étaient un écho du mouvement Occupy en Amérique et Europe, et autant un écho du Printemps Arabe. Or je ne sais pas si ces mobilisations ont atteint un point où on peut appeler ça un «Printemps Nigérien», mais je crois que le Printemps Nigérien reste encore à venir.

 

Lectures suggérées (en Anglais):

African Anarchism: History of a Movement

Entrevue complète avec Sam

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