Un coup du passé récent: Retour sur 2012

Notre traduction de « A Blast From The Recent Past », une entrevue avec un gréviste anarchiste sur son expérience et sa perception de la grève étudiante de 2012 au Québec, publiée dans le récent numéro de Fire to the Prisons (« Feu aux prisons »). On trouve que l’interview fait un bon retour critique d’ensemble en amenant une perspective historique plus large de la grève éudiante par ici (du moins depuis les derniers 10 ans… ’96 commence à être déjà une autre époque). À la lumière de la tournure plutôt dramatique des événements récents dans le milieu étudiant, on a cru bond de rafraîchir la mémoire de certain-es et éduquer d’autres sur le passé de cette lutte, surtout sur toutes les bonnes réalisations laissées derrière sur le chemin tortueux de la révolte, pouvant être reprises comme tous ces trucs cools et parfaitement réutilisables qu’on trouve souvent sur le bord des routes d’UNE SOCIÉTÉ DE MERDE QUI VEUT SIMPLEMENT PAS S’ARRÊTER… même avec des votes de grève. Surtout pas avec des votes de grève.

(D’autres textes de l’intérieur du Printemps 2015 seront retransmis ici prochainement. Vous êtes aussi invité-es à nous filer vos propres textes si vous avez des réflexions, sentiments, critiques, questionnements à communiquer.)

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En février 2012, lorsque le mouvement Occupy s’atténuait, une grève a éclaté contre les mesures d’austérité dans le système d’enseignement supérieur au Québec. Se voyant mpêché d’occuper des immeubles comme il a fait en 2005, le mouvement étudiant a développé une stratégie d’interruption économique: bloquer les entreprises, interrompre des conférences et des événements touristiques, et propager le chaos dans les rues. À son sommet, il a entraîné un désordre surpassant tout mouvement en Amérique du Nord depuis une génération. Ce qui suit est un interview avec Steve Duhamel, alias « Waldo », un ex-étudiant et Québecois frustré.

Feu aux prisons : Qu’est-ce que c’était le contexte pour les soulèvements, mobilisations et émeutes massives qui ont éclaté à Montréal en 2012 ? Qu’est-ce qui a eu lieu avant ces événements et les a propulsés?

Waldo : Le contexte initial a toujours été la tension croissante entre les étudiants et le gouvernement sur la question de la hausse des frais de scolarité et l’idée plus large de ce que devrait être une éducation publique. C’est assez ennuyeux, mais il s’améliore. Nous avons toutes et tous su, avec deux années d’avance, que cette hausse était prévue, et au fil des mois et années précédents il a eu diverses actions et manifestations pour avertir le gouvernement que ceci ne passerait pas. Ce gouvernement, au pouvoir déjà pendant 9 années, s’en fichait de ces manifs et a décidé avec arrogance de continuer d’avancer ses plans. Ils croyaient qu’aucune opposition  »politique » (au sens de la politique officielle et traditionnelle) pourrait les arrêter, quoi qu’ils faisaient, et que leur grande légitimité leur permettrait de réprimer toute  »politique de la rue » qui ne reconnaîtrait pas son autorité.

Pour offrir un bref survol du contexte, disons que ce qu’on appelle la société est devenue plus polarisé que jamais, parce que les deux partis politiques qui gouvernent le Québec ont un programme néolibéral de droite et qui se faisaient prendre à tour de rôle à faire des réformes de merde pendant 30 ans pour préserver leur maudite croissance économique. Le parti d’opposition du Parti Québecois (PQ) se présentait comme le défenseur des francophones contre l’hégémonie culturelle anglo-saxonne, mais ils avaient perdu quelconque légitimité qu’ils avaient à force de faire la même merde que les fédéralistes du Parti Libéral Québecois (PLQ). Donc les mouvements sociaux se sont peu à peu éloignés du PQ, qui lui-même est né de l’agitation des années 1960 (et sa récupération). Pendant longtemps, ceci a contribué à nuire à tout soulèvement et à justifier ce que certains traitent de collaboration de classe entre les patrons et les pauvres. Mais à présent, la PQ a du malheur à convaincre le public québécois que l’état pourrait bien les servir. Une hausse des frais a la dernière fois mené à une grève étudiante générale en 1996 pendant que la péquiste Pauline Marois (la même qui sera élue suite au mouvement de 2012) était ministre de l’éducation. Qui aurait pu croire en elle quand elle est revenue pour opposer Charest ?

Tandis que le PQ dissimule son agenda sous un mince verni social-démocrate, le très ‘libéral’ PLQ s’en fout des pauvres et ne s’occupe pas de fausses consultations publiques avant de vendre la province aux promoteurs, à les sociétés minières, pour la fracturation, et le reste. Le Parti Libéral du premier ministre Jean Charest est revenu au pouvoir en 2003 et aussi tôt qu’en 2005 une grève étudiante importante a lutté contre son plan de couper une grande partie des programmes de bourse (qui étaient censés être remplacés par des prêts, donc encore de la dette). La grève de 2005 était impressionnante dans ses formes d’action, et son esprit était toujours présent pour les participants à la grève de 2012 (par exemple, la grève de 2005 était beaucoup plus importante que ce qui c’est produit en Californie en 2009, mais les événements au Chili pendant ce temps ont inspiré certains). Dès le début du mouvement, beaucoup d’étudiants se méfiaient des fédérations réformistes et même des plus militantes, comme l’ASSÉ. Grand nombre de gens savaient également que la force de la grève venait de la multiplication incontrôlable de diverses perturbations économiques et institutionnelles. Et les actions et discours significatifs du mouvement ne provenaient pas de l’idéal ultra-démocratique de l’unité. Cela entraîne votre deuxième question.

FP: Quelle était la relation entre les anarchistes et groupes autonomes aux tendances insurrectionnelles et les associations étudiantes ?

Waldo: Il n’y avait pas une seule attitude parmi les anarchistes envers les fédérations. Ils-elles se sont tous-tes mises d’accord de critiquer même l’ASSÉ (la fédération la plus militante qui réclame l’éducation gratuite et une sorte d’autogestion) pour ses revendications réformistes, même les insurrectionnelles trouvaient ça cool que l’ASSÉ existait, ou moins la CLASSE (la coalition de l’ASSÉ et divers autres syndicats indépendants) parce que cela rendait plus facile la tâche d’organiser une mobilisation à grande échelle, de créer l’événement qu’on pourrait ensuite dépasser. D’un côté, certains anarchistes croient vraiment que le modèle de la démocratie directe dans les assemblés syndicales des fédérations est valide, qu’il ne faut qu’aller plus loin, et que le problème c’est le manque de conscience ou de perspective radicale de ses adhérents. Ils-elles croient qu’il est question de la radicalisation de ces milieux et de critiquer leurs discours sur la non-violence ; beaucoup d’entre eux souhaitent qu’il n’y eut pas de contradiction entre le black bloc et les fédérations. Il y en a aussi qui rêvent de la démocratie directe, mais qui sachent qu’on ne peut rien attendre aux fédérations à part la trahison, donc nous devrons établir nos propres espaces et assemblés, s’organiser hors les syndicats du genre  »formule Rand » dont on ne peut pas se débarrasser.

Les tentatives d’établir de telles assemblés parallèles ont largement fini en échec, en 2012, à l’exception d’une courte période à la fin de mai et en juin, quand des gens avaient de grandes assemblés de quartier, nés des manifs de casseroles énormes contre  »la loi spéciale ». De l’autre côté, des autres tendances anarchistes ne croient ni que les syndicats pourront être la base d’une société anarchiste à venir ni à toutes ces mythes de la démocratie radicale. Tandis que certains s’impliquent à une perspective nihiliste d’affrontement, contre toute formation et toute revendication possible, d’autres pensent qu’il n’a jamais été question de soutenir ou s’opposer aux syndicats, qu’il ne faut simplement jamais croire en eux et que nulle solution ne proviendra d’eux, ni de l’école en générale. Par contre, ils-elles posent la question de comment s’engager avec eux et voir le potentiel, au delà du moralisme et de la pureté radicale. Comment peut-on se composer avec les fédérations, s’ils existeront en tout cas ? Peut importe, les fédérations doivent être considérées comme des étrangères, avec qui on ne peut pas s’identifier mais où on peut intervenir, se retrouver, et les utiliser d’une manière ou d’une autre.

FP : Avant le début des grandes manifestations de rue, les étudiants-es ont occupé des immeubles. Comment est-ce que ces actions ont pavé le chemin pour la suite ? Est-ce que ces occupations initiales étaient influencées par les occupations étudiantes aux États-Unis et ailleurs ?

Waldo : En effet, je ne dirais pas que 2012 se distinguait par des occupations, à l’exception de la rue elle-même. Quelques actions impliquaient le barrage des écoles ou d’édifices publics, la perturbation des centres de finance et autres, mais aussi bien que je le sache, aucune des écoles en grève n’étaient vraiment occupées. Le premier jour de la grève, des gens se sont emparés du célèbre CEGEP du Vieux-Montréal (un collège pré-universitaire au centre-ville), dont les occupations étaient considérées le bastion du mouvement étudiant dans les grèves étudiantes précédentes. Mais cette fois-ci, des centaines de robo-flics entièrement équipés sont arrivés tout de suite pour rappeler aux jeunes que la révolution, ce n’est pas une partie de plaisir et ils les ont foutus dehors. Environ 45 personnes étaient incarcérés et bannis légalement des manifs pendant plusieurs mois. Les autres se dispersaient à force des grenades assourdissantes et de cayenne. Le collège fut ensuite verrouillé pendant les six mois de grève suivants. *

Ce qui n’est pas à dire que les gens ne voulaient pas occuper ou qu’il ne s’agit pas d’une partie de notre mythologie, mais en fait les gens n’utilisaient même pas les espaces universitaires pour réunir ou organiser le jour. En 2005, plein de gens organisaient des sleep-ins sur les divers campus et de préparer des tonnes de nourriture pour soutenir les occupations et permettre aux gens de faire front commun en première ligne. En 2012, la grève à surtout eu lieu dans les rues, les gens toujours en mouvement, défilant à l’infini ou jusqu’à ce que leurs feux finissent par se consumer – quand ces feux n’arrivaient pas à consumer d’autre chose. Oui, il s’agissait d’une occupation de la rue, mais j’ajouterais que c’était une occupation mobile en deux sens: 1) Il n’y avait que quelques tentatives de s’emparer d’un espace extérieur public et de la garder, et elles ne visaient jamais à durer plus long que quelques heures (j’ai entendu parler d’un camp ‘occupy’ en dehors de l’université de Montréal, mais ça n’a pas marché) et 2) à part cela, on pourrait dire que c’étaient les étudiants-es eux-mêmes qui se trouvaient occupés-es, par Twitter et Facebook et toutes ces conneries. Sans doute, la grève était vraiment ‘occupée’ par tous ces nouveaux outils de ‘communication’, livestream et tout cela.

FP : Les anarchistes et les autonomistes insurrectionnel-les ont avancé leurs idées au moyen de publications et ont vu plusieurs étudiants-es se joindre à eux pendant les manifs annuelles du 15 mars contre la brutalité policière. Peux-tu nous parler de comment les idées anti-autoritaires et insurrectionnelles ont répandu et ont acquéri une nouvelle importance pendant cette période de lutte ? Par exemple, les anarchistes et insurrectionistes ont beaucoup parlé de comment la pratique de porter des cagoules s’est répandue à force que les militants-es les portent au sein des manifs et émeutes et qui ont également expliqué à l’aide de tracts et de conversations pourquoi ils-elles faisaient cela.

Waldo : Moi je dirais, par contre aux mouvements précédents, que cette grève était énormément riche de littérature radicale, surtout pendant les mois avant son début, mais ensuite il n’y avait presque rien de constant produit durant le mouvement. Il semblait que chaque tendance politique ou cercle anarchiste ou quoi (souvent nés du mouvement de 2005) avaient leur propre publication toute prête avant la grève afin de clarifier certaines choses, de partager leurs leçons des autres luttes et d’avancer certaines propositions.

Une fois la grève lancée, peu de textes circulaient, à part certaines opinions sans valeur sur l’internet. Mais quand même, de ce que je me rappelle, à un certain moment (après une manif ou quelques connards sur-excités ont cassé la gueule à deux ou trois potes vêtus-es de noir) il circulait au moins une douzaine de tracts qui critiquaient l’idéologie pacifiste et autoritaire qui sapaient la solidarité parmi les manifestants-es. Portant sur les masques, je crois que c’est la pratique de se masquer plus que la littérature qui a entraîné l’usage répandu des cagoules, ainsi que l’habitude des flics de filmer les manifestants de manière systématique. Même chose pour la manif du 15 mars, je crois qu’elle a grandi à cause du contexte, où plein de gens subissaient la répression quotidienne aux mains de flics énervés et un type a perdu son œil quelques trois jours avant la manif. Même le maire a fait la publicité pour la manif au télé, en faisant l’appel aux gens de ne pas y aller!

FP : Comment est-ce que le mouvement étudiant c’est élargi pour occuper le terrain social plus large?

Waldo : Bref, il me semble que dès le début, les étudiants-es jouissaient d’un soutien populaire, rendu visible par les millions de gens qui portaient le carré rouge et par les manifs de 500 000 personnes, comme celle du 26 mars, en majorité non-étudiants-es, qui montraient l’impopularité croissante du gouvernement Charest. Les gens en avaient assez et les étudiants-es étaient les seuls-es capables de se mobiliser à une échelle massive, car les syndicats du travail et les lois qui les gouvernent sont tels qu’il est impossible d’organiser et de gérer une grève générale sur la base des syndicats.

Beaucoup de non-étudiants-es ne voulaient pas trop s’impliquer dans le mouvement, car ils-elles croyaient que ce n’était pas le leur, alors ils-elles sont restés-es dans une position de solidarité. Ce qui a transformé la situation c’était l’attitude arrogante et insolente du premier ministre Charest, ses provocations constants et surtout sa déclaration  »d’une loi spéciale », pendant la nuit du 17 au 18 Mai, qui a rendu illégale les manifs et a imposé de lourdes amendes contre les grèves, les occupations, les barricades et ainsi de suite. Cette loi a également fermé les écoles, ce qui permettait aux entreprises d’embaucher des travailleurs saisonnières pour l’été et de plus elle avait un effet démobilisateur, car il n’y avait plus de cours à bloquer. Le pire, c’était peut-être les élections annoncées pour la première semaine de Septembre. Les semaines qui suivaient l’annonce de la sale loi ont vu une réaction sociale sans précédente : de manifs quotidiennes dans diverses villes et quartiers, avec des milliers de personnes qui défiaient l’État ; on voyait nos voisins-es inconnus-es qui nous souriaient et répétaient le refrain commun :  »La loi spéciale, on s’en câlisse. »

Ensuite, je dirais que dès la semaine du Grand Prix (vers le 10 Juin), des gens commençaient peu à peu à prendre une pause, à partir en vacances jusqu’au commencement anticipé de la vraie guerre. Le gouvernement a exigé que les écoles s’ouvrissent le 13 Août, les CÉGEPs en premier, mais même la motivation des grévistes les plus déterminés-es n’a pas pu éviter que plusieurs assemblés votent, par une légère majorité et avec un sentiment de tristesse, pour ne pas poursuivre la grève. Beaucoup d’étudiants craignaient perdre leur semestre ou trouvaient ça inutile de rester en grève, car l’élection subite a fait qu’il n’y avait plus de gouvernement avec qui négocier. Cela nous a bien foutu. Les gauchistes commençaient à dire qu’il valait mieux se mobiliser pour les élections afin de chasser Charest du pouvoir. Ceci explique une grande partie de la diminution de soutien populaire ; beaucoup de gens pensaient qu’on devait laisser tomber nos briques et nos pierres pour passer aux urnes.

La suite n’a étonné personne. Le PQ a accédé au pouvoir, avec seulement une minorité de l’assemblé, la sotte Marois est devenue la première ministre et elle a proclamé l’abrogation de la loi spéciale et a annulé la hausse des frais de scolarité pour le moment. Mais cela n’était qu’un tas de merde: il lui a fallu quelques semaines avant de dire qu’il faudra bientôt négocier une hausse. Elle n’a pas non plus révoqué toutes les lois municipales mises en effet pendant le mouvement qui criminalisaient, par exemple, l’emploi des cagoules et les manifs sans permission policière. Le plus ridicule de cette histoire c’est que Marois, qui a survécu un attentat la nuit de son élection mené par un cinglé de plouc anglophone enragé, n’a pas pu survivre son geste réactionnaire et populiste l’année après: la tentative d’imposer une  »charte de valeurs » censé protéger la culture québecoise  »séculaire » contre les influences étrangères. Donc le PLQ multi-culturel est retourné au pouvoir moins d’un an et demi après la fin de la grève que nos drôles camarades syndicalistes traitaient de victoire.

FP : Pendant Occupy aux États-Unis, nous avons vu que lorsque l’État a attaqué, le mouvement a succombé rapidement. Cependant, à Montréal, nous avons vu des gens passer à l’offensive. Est-ce parce que les gens ont trouvé qu’ils-elles pouvaient gagner les combats dans les rues? Comme dans les moments célèbres où les porcs prenaient leurs jambes à leurs cous et fuyaient?

Waldo : Ni les Québécois-es ni les Montréalais-es sont plus courageux-euses, ou même plus anarchistes, que les gens ailleurs. La fin du mouvement a fait preuve de cela. L’explication de la situation est dans ses particularités: un gouvernement à la limite de l’arrogance face à un mouvement massif et résolu qui permettait à sa base une grande autonomie, le tout dans une société très soudée que les retentissements traversent rapidement. Ceci explique peut-être pourquoi les campus anglophones n’étaient pas tellement mobilisés, même s’ils l’étaient plus que jamais auparavant. Les gens étaient crinqués par Charest et les flics, qui avaient sous-estimé la détermination des étudiants et leur soutien populaire (la politique, c’est souvent un pari risqué). Ceci a entraîné facilement une escalade, car les gens se voyaient comme forts et ont décidé de casser la gueule à quelques flics.

FP: Peux-tu nous parler de comment la résistance au Plan Nord a réuni les luttes anarchiste, étudiante, et autochtone ? Peux-tu nous expliquer ce que c’est le Plan Nord et pourquoi les gens s’intéressaient à le détruire ?

Waldo: Le Plan Nord, ce n’est qu’un nom pour une nouvelle étape de la colonisation flagrante dans la partie nord-est du continent revendiquée par les États colonisateurs du Canada et du Québec. Il n’est pas clair à quel point les étudiants-es normales-aux qui manifestaient contre Charest prenaient le Plan Nord au sérieux, et combien parmi ceux et celles qui ont attaqué la conférence du Plan Nord le faisaient à cause de leurs convictions anti-colonialistes ou écologiques ou quoique ce soit. Bien sûr il y avait une sympathie officielle dans le mouvement pour ces luttes, mais la perturbation de la conférence et l’émeute qui s’ensuivit étaient possibles parce que tout le monde savait que ça ferait chier Charest, car il était tellement fier de son précieux Plan Nord, que toute personne décente reconnaissait comme du vol. Je pense toujours que ce genre de bouleversement social révèle combien les luttes qui apparaissent différentes sont liées et influencent les unes les autres. Les étudiants-es s’impliquaient dans la grève et c’est par cette voie qu’ils-elles se sont intéressés-es aux luttes des peuples autochtones et en particulier la bataille contre le Plan Nord.

FP : Quand le gouvernement a interdit les manifestations de plus de cinquante personnes, le mouvement s’accroissait et plus de gens s’impliquaient. Des assemblés populaires et communautaires s’établissaient. Peux-tu nous parler de ces réunions ? À quel point se sont-elles généralisées ?

Waldo : J’en ai déjà parlé, mais disons que ces assemblés se sont produites spontanément dans au moins une dizaine de quartiers à Montréal pendant un mois. Elles se réunissaient environ une fois par semaine, dans un parc ou centre communautaire et, selon le quartier, entre 30 et 300 personnes participaient. Ce nombre diminua au long de l’été et à force -il faut l’admettre- de formaliser et devenir semi-institutionnelles. Ce qui est intéressant c’est combien les questions d’organisations étaient différentes de quartier à quartier. Il y avait des groupes obsédés par la structure et des mécanismes complexes censés prévenir la domination et les habitudes oppressives; d’autres étaient plus détendus, mais pas pour cela plus efficaces; d’autres se concentraient sur des questions communautaires tandis que d’autres restaient en position de solidarité vers le mouvement étudiant.

Ben, c’était trop peu trop tard je suppose. J’imagine que ça aurait pu être différent si les assemblés auraient commencé plus tôt dans l’histoire du mouvement et surtout (avec réalisme) si la grève aurait continué en septembre. Elles auraient totalement changé le caractère du mouvement. Établir des espaces hors des assemblés des associations étudiantes pour discuter et organiser la lutte, ça aurait permis au mouvement de généraliser davantage aux questions et aux lieux non-étudiants. L’élection a vraiment nui à ce potentiel.

FP : Dans un interview avec Submedia, un-e anarchiste participant-e à la grève a discuté de l’emploi des projectiles pour créer et défendre l’espace contre la police et le rôle de l’attaque physique à étendre la grève. Peux-tu parler de ça ?

Waldo : Je ne sais pas trop quoi en dire. Est-ce le développement de la lutte qui permet l’attaque, ou bien est-ce l’inverse? Ou est-ce que l’influence va dans les deux directions? La capacité d’attaquer n’entraîne pas l’impunité. Beaucoup de gens ont été gravement blessés-es sans rien en tirer. Les anarchistes ont beaucoup parlé les quinze derniers années de  »la diversité de tactiques », mais peu de gens ont considéré une diversité de stratégies, ce qui laisse le problème aux chefs syndicaux, les Léninistes, et les social-démocrates. Et aux flics et aux capitalistes. Supposons qu’il y ait un affrontement. Nos actions, créent ou défendent-elles un espace ? Ce n’est pas évident. Je ne m’oppose pas à toute action directe, mais je note parfois une croyance dangereuse que l’action directe est bonne en-soi, mais souvent elle nous affaiblit. À un certain moment, le black bloc était une tactique, mais de nos jours il ressemble souvent à une idéologie, une identité. On ne doit jamais dénoncer les camarades qui s’impliquent dans ce genre d’action et il faut être prêt autant que possible de les protéger des flics et des pacifistes violents-es, mais l’attaque ne peut jamais remplacer la nécessité d’avoir une stratégie. Cela entendu, il ne s’agit pas d’une question d’attaquer ou non, mais de comment attaquer, de lieu et de tempsFIre. Comment peut-on attaquer d’une telle façon à nous renforcer au lieu de nous isoler? Ce sont des questions sérieuses.

Il ne faut pas négliger l’anxiété que provoquent les actions directes parmi les activistes et leurs amis-es, quand ça se fait de façon irréfléchie et est vu comme une vertu radicale. L’attaque toute seule ne rend pas les gens capables ou disposés à attaquer eux-mêmes, mais ce qui le fait c’est la puissance qu’on développe à travers nos divers liens, des expériences et des espaces communs, le partage de matériaux, d’outils, d’histoires, de langages, d’amour et de confiances. Beaucoup de choses entrent en jeu à l’heure du combat et c’est de ça qu’on tire notre force ; on ne peut pas risquer ceci pour une question de pureté ou d’une croyance romantique dans le pouvoir de l’action. Une action ne se révèle pas bonne parce qu’elle vise le bon ennemi ni parce que ces intentions sont bonnes: elle n’est bonne que lorsqu’elle nous rend plus forts-es. N’opposons pas une autre moralité à celle des pacifistes pathologiques.

FP : Qu’est-ce que l’avenir réserve pour ceux et celles à Montréal ? Verrons-nous des perturbations continues dans les universités et ailleurs ?

Waldo : Tout est possible. La hausse des frais de scolarité se fait montrer de nouveau et les assemblés se sont déjà mobilisées. L’expérience de 2012 est toujours proche et beaucoup de gens ne veulent pas perdre ce qu’ils-elles ont appris et créé. La machine de répression est mieux préparée et plus résolue qu’auparavant, et il est difficile de constater si les gens le sont aussi. Il y a des préparations qui se font hors des syndicats et la menace électoral ne devrait pas se présenter cette fois-ci. Il n’est pas clair s’il y aura autant de soutien populaire, mais il est possible que d’autres syndicats du secteur public feront la grève dans les mois qui viennent (même les flics protestent contre le gouvernement ces temps-ci). À mon avis, nous ne devons nous attendre à rien et faire ce qu’il faut faire. D’ailleurs, les choses arrivent toujours, il n’est que question de rester prêts-es.

FttP

* Note (pas des auteur-es): preuve que même quand ça échoue, une occupation peut avoir effet positif considérable du fait de la menace qu’elle peut faire peser sur les bureaucrates de l’établissement, les forçant dans une impasse stratégique. En étant sous verrou, il n’y avait plus besoin de levées de cours, ni d’absurdes votes de reconduction réguliers, et une suspension des activités lucratives pour les profiteurs de CÉGEPs

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