Pour une reprise des hostilités

Faire grève

Texte publié il y a trois ans sur un blog défunt, avant le début de la grève étudiante de 2012.

Il y a de ces phrases qui reviennent, toujours, à des moments précis, sans qu’on sache très bien d’où elles nous viennent à la bouche. On nous les ramène dans chaque mouvement social, et déjà on entend leur rengaine parmi les bruits de la grève qui s’en vient. Avec l’efficacité de flashes publicitaires, ces formules aux airs de slogans ne font que suspendre, chaque fois, la question à laquelle elles ne peuvent répondre. Ce qu’on entend derrière tous ces énoncés, ceux qui sortent tantôt de la bouche d’un collègue, tantôt du discours d’une matante, ceux qu’on entend dans les manifs comme dans les déclarations de la police, qu’on lit dans la Presse ou dans les journaux militants, c’est le même cynisme incrédule; c’est la même crise de sens qui traverse tous les êtres de notre époque, étudiants, employés, profs, recteurs aussi bien que drop-outs.

Toutes ces phrases toutes faites, qui est-ce qui y croit vraiment? Qu’on se le dise franchement: ces beaux alibis n’attestent rien d’autre que de notre absence à la situation.

Quand arrêterons-nous de faire comme si?

Comme si c’était juste une affaire de frais de scolarité et que c’était pas notre vie qui était en jeu, à chaque instant?

«C’est pas démocratique!»

Comme si on devait toujours en passer par le vote ou le consensus, et que tout ce qui allait à leur encontre était forcément autoritaire ou pire, réactionnaire. Le dogme démocratiste ne vise qu’à créer un sentiment d’adhésion, une fiction de l’unité que personne ne pourra remettre en question. En se légitimant par la démocratie on évite de se mettre en jeu, de prendre position: on sublime le conflit dans les procédures démocratiques. Ce que tout le monde sait secrètement, c’est que c’est surtout une manière de fermer la gueule de ceux et celles qui sont pas d’accord, qui remettent en question l’unité en ne voulant pas réduire la grève à une affaire d’étudiants. Ce qui est en jeu dans une grève, c’est toujours des rapports de forces entre tendances qui ne pourront jamais se résumer à un mandat d’AG.

«Il faut pas se mettre la population à dos.»

Comme si mononc’ Gilles allait vraiment se lever de son sofa. De toutes façons, à quoi ça sert d’attendre d’avoir l’appui d’une majorité qui s’est elle-même condamnée au silence? L’opinion publique, c’est TVA (Radio-Canada aussi et surtout!), c’est la main invisible derrière la police. On va quand même pas faire les indignés, et licher les bottes des sondages avec lesquels on va se faire botter le cul de toute façon. Ils vont toujours trouver que ça a trop duré. On arrivera jamais à rien tant qu’on gobe la fiction du peuple uni pour la Cause.

«L’université publique, c’est le bastion de la pensée critique, c’est sacré!»

Arrêtons de faire comme si l’université était un sanctuaire. Les appels à «sauver l’éducation» ne sont qu’un appel à l’État, à sauver une société dont on ne veut plus. Il n’y a pas à choisir entre l’autonomie de l’université ou son arrimage aux lois du marché : c’est pas l’université qui est à sauver, mais une manière d’y être qu’il nous faut penser. Y être en sachant de quoi elle est la limite, d’une manière qui fissure ses murs, qui puisse en faire autre chose qu’un organe reproducteur.

«La grève c’est pas des vacances.» (…et pourquoi pas!?)

Veux-tu ben nous sacrer patience! La grève, c’est censé être le contraire du travail: un arrêt de la production, une interruption de la fonction. Pour ceux qui souhaitent nous mobiliser, pour gonfler leurs chiffres, qui nous demandent obéissance et unité devant leur programme, nous opposons nos multiples modes de faire-grève avec toute la conflictualité que ça implique. En ce sens, faire grève, c’est savoir faire du retrait un acte offensif, et non un divertissement passif. La force d’une grève dépend de ce qui y circule, ce qui implique aussi de lâcher le catéchisme du bon militant. Il n’y a pas à choisir entre le sérieux de la lutte et ses débordements joyeux. On va pas faire comme s’il fallait s’emmerder pour lutter; la politique a pas besoin d’être plate pour être puissante, au contraire. Faut juste savoir comment articuler tout ça.

«La grève n’est pas une fin, c’est un moyen de pression.»

Ben voyons. La grève se désire pour elle-même, et non pas pour les obtenir, les revendications. Les rencontres, les intensités, les récits partagés font la puissance d’une grève, bien plus que les gains fantasmatiques de la posture revendicatrice. Faire de la grève un moment d’affirmation, se constituer en force, et non pas chercher la reconnaissance.

«Mais alors qu’est-ce que vous proposez?»

Qu’on arrête de faire comme si un plan de match allait venir, comme si des directives allaient nous sauver du « naufrage de l’université ». Comme si une analyse juste de la conjoncture allait nous donner le bon chemin, nous assurer de la victoire.

La possibilité de perdre une bataille ne doit pas nous empêcher de nous rencontrer, d’être attentif aux présences qui peuplent cette grève, aux manières de l’habiter, et aux destins communs qu’elles portent.

C’est à partir de ces manières, ces présences communes que nous nous retrouvons, que nous pouvons faire autre chose, devenir autre chose, et le tenir avec assez de force pour vaincre à nouveau. C’est à partir de ce comment que nous pouvons penser, ensemble, notre présence dans la grève, notre présence à la grève et que nous pouvons élaborer une stratégie.

Nous n’avons rien à déclarer comme «projet de société». Aucun «projet» n’arrivera à régler le mal-être ambiant. Nous ne voulons pas construire la société idéale, mais plutôt expérimenter et organiser des pratiques, des manières d’être présent, d’être-là, vraiment.

Parce que la grève étudiante n’est qu’un prétexte, un prétexte pour faire-grève.

Source

Car tout n’est qu’illusion… sauf l’amour dans tes yeux

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